Partager l'article ! Les Amours tragiques... Acte I, scène 2: Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé Tragédie de Théophile de Viau ...
Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé
Tragédie
de Théophile de Viau
Scène 2
NARBAL, LIDIAS
Narbal
Malgré moi persister en ce funeste amour !
Après les droits du Ciel l'ingrat me doit le jour.
Toi qui si lâchement flattes sa fantaisie,
Tu veux que ma raison cède à ta frénésie,
Et me remémorant ce qu'autrefois je fis,
Tu me veux conseiller la perte de mon fils !
Il est vrai qu'autrefois j'ai senti cette flamme,
Lorsqu'un sang plus subtil faisait agir mon âme ;
Esclave que je suis des naturelles lois,
Comme un autre en mon temps de ce feu je brûlois,
Mais toujours mes desseins étaient avec licence,
Et mes justes désirs pleins d'heur et d'innocence.
Lidias
Vous en avez depuis perdu le souvenir,
Mais si les mêmes ans pouvaient vous revenir,
Et qu'en votre faveur la loi de la nature,
Vous effaçant l'horreur que fait la sépulture,
A vos membres cassés leur force rapportât
Et remît vos esprits en leur premier état,
Je crois que vos rigueurs changeraient bien de termes
Et que vos sentiments ne seraient plus si fermes ;
Ce pauvre fils à qui vous voulez tant de mal
Vous verrait transformé de censeur en rival.
On ne saurait dompter la passion humaine :
Contre Amour la raison est importune et vaine,
Toujours l'objet aimable a droit de nous charmer
Lorsqu'on est en état de le pouvoir aimer,
L'âme se voit bientôt d'une beauté forcée
Par le rapport des yeux avecque la pensée.
Narbal
Ton esprit tient encore un peu de la saison
Qui ne voit point mûrir les fruits de la raison.
Moi qui suis bien guéri de cette humeur volage,
Ayant déjà passé tous les degrés de l'âge,
Je connais mieux que toi la vie et le devoir,
Et bientôt mieux que toi je lui ferai savoir.
Aimer sans mon congé et s'obstiner encore
D'un amour qui le perd et qui me déshonore !
D'un ennemi mortel la fille rechercher !
Je t'aime mieux le coeur hors du sein arracher !
Tu démordras, mutin, je te ferai connaître
Le respect que tu dois à ceux qui t'ont fait naître
Et que tu ne dois point suivre ta passion
Ni faire des desseins sans ma permission !
Lidias
Quand on s'engage au sort d'une pareille affaire,
Une permission n'est jamais nécessaire ;
On n'y saurait pourvoir quand c'est un accident ;
A cela le plus fin est le plus imprudent.
On ne demande point congé d'une aventure ;
S'il en faut demander c'est donc à la nature
Qui conduit notre vie, et s'adresser aux Dieux
Qui tiennent en leurs mains nos esprits et nos yeux.
Narbal
Ne sait-il pas qu'il est obligé de me plaire ?
Que cet amour furtif irrite ma colère ?
Qu'il va dans ce projet mes jours diminuant,
Et fait un parricide en le continuant ?
Les Dieux trouvent-ils bon, puisqu'ils sont équitables,
Qu'on fasse des forfaits ?
Lidias
S'ils sont inévitables,
Les Dieux ne veulent point en retirer nos pas ;
Même, puisqu'en amour le crime a des appas,
Que la rigueur des lois l'entretient et l'augmente,
Les amants trouvent grâce auprès de Rhadamante ;
Mais une noire humeur qui meut des assassins,
Une nature lâche encline à des larcins,
C'est ce qui fait horreur au Ciel et à la terre,
Et sur quoi justement doit tomber le tonnerre,
Où la nécessité d'un amoureux désir,
Qui de l'âme et du corps n'aspire qu'au plaisir,
Mérite qu'on l'assiste, et vouloir sa ruine
Tient un peu d'une humeur envieuse et chagrine.
Narbal
Tes discours ne sont point assez persuasifs.
Ce mal ne prend qu'aux coeurs mols, délicats, oisifs,
Où jamais le bon sens n'a choisi sa demeure,
Où jamais la vertu ne trouve une bonne heure.
Suffit. Quand la raison le contraire voudroit,
L'empire paternel conservera son droite.
Mon pouvoir absolu rompra cette entreprise
Et mon autorité lui fera lâcher prise.
Lidias
Vous voulez qu'Ixion, lié dans les Enfers,
S'arrache de sa roue et qu'il brise ses fers,
Qu'un homme déjà mort sa guérison reçoive,
Que Sisyphe repose et que Tantale boive.
Tous nos efforts ne sont que d'un pouvoir humain ;
Qui tend à l'impossible il se travaille en vain.
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